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T O U R I S M E

AGA de l’AHRIM/ Jean-Michel Pitot : « Faire du tourisme une priorité nationale ! »

2 Juillet 2019 - Auteur d’un constat cinglant lors de l’AGA de l’AHRIM, Jean-Michel Pitot, le président de l’organisme qui a été reconduit, plaide pour que l’on fasse, face aux difficultés actuelles, du tourisme une priorité nationale. Voici l’essentiel de son discours.

C’est avec beaucoup de plaisir qu’au nom du conseil de l’AHRIM, je vous accueille ce soir à la réception marquant notre 46e Assemblée générale annuelle. Je voudrais d’abord remercier mes confrères qui m’ont réélu pour une nouvelle année à la Présidence de notre association et leur assurer ma détermination à travailler au progrès de notre industrie. Merci également à vous, Monsieur le ministre du Tourisme, pour votre fidélité à ce rendez-vous et votre amitié. Vous me permettrez de saluer la présence parmi nous de vos collègues, Messieurs les ministres responsables de l’Environnement, de l’Emploi et des Terres. Cette invitation, Messieurs, n’est pas une simple courtoisie à votre égard. Elle est, à nos yeux, extrêmement symbolique. Vous êtes responsables de la qualité de notre cadre de vie, de nos ressources, autrement dit de nos principaux atouts. A l’AHRIM, nous estimons donc tout à fait pertinent de vous inclure dans la réflexion et dans la recherche de solutions pérennes pour notre industrie. Disons-le clairement : l’enjeu de l’avenir du tourisme dépasse le cadre du tourisme. Il dépasse le mandat du seul ministère du Tourisme.

Votre présence me donne à penser que vous le comprenez et nous vous en remercions. Notre assemblée générale se tient à un moment où le secteur touristique est préoccupé. Le ralentissement dans les arrivées, alors même que nos concurrents directs connaissent une excellente croissance, nous a déstabilisé. Comment expliquer ce ralentissement ? Est-ce que le nombre de sièges d’avion est insuffisant ? Notre marketing n’est-il pas assez agressif ? Ou est-ce nos prestations qui sont trop chères, comme vous me l’avez souvent dit, monsieur le ministre ? Beaucoup de facteurs peuvent expliquer la chute dans les arrivées. Mais qu’il s’agisse de connectivité, de marketing ou de tarifs de chambres, nous avons toujours su nous remettre en question et corriger le tir. Où est donc le problème ? Hélas, d’autres facteurs sont entrés en jeu, d’autres facteurs qui nous déstabilisent.

Le digital a changé complètement la donne. Il a décuplé la concurrence. Le client a plus facilement accès à des milliers d’offres de vacances. Et ce digital-là donne le pouvoir au vacancier d’exprimer son avis sur les réseaux sociaux. Un avis qui ne nous est pas toujours favorable... Mes amis, je crois que la grande leçon que nous devons retenir de ce fléchissement dans notre performance est ceci : Rien n’est acquis. Face à une concurrence croissante et agressive, nous devons travailler à rendre exceptionnelle notre offre… je parle là du produit Maurice. Nous devons tendre ensemble vers un seul but : combattre la dégradation de la destination.

C’est sur la qualité de notre offre – le produit Maurice - que j’ai choisi ce soir d’axer mon intervention. Que ce soit clair : ce n’est pas une critique à votre égard, messieurs les ministres. Ma mission, en tant que porte-parole, est de vous partager le regard que portent les hôteliers sur l’industrie touristique. Ma mission est d’attirer l’attention sur ce qui doit être amélioré pour que l’hospitalité mauricienne continue à être le socle de notre économie. Je ne cherche en aucune façon à être un donneur de leçons, soyez-en assurés. Mon devoir est d’aider l’industrie, et le pays dans son ensemble, à avancer. La qualité de notre image est une de nos plus grandes faiblesses. Une faiblesse qui a la vie dure. Je relisais, il y a quelques jours, une interview donnée par un pionnier de l’industrie à un magazine il y a trente ans – oui, ça fait trente ans. Herbert Couacaud tirait la sonnette d’alarme sur le risque de dégradation de l’image de Maurice, avec la prolifération de buildings et de tours.

C’était il y a trente ans... L’heure, mes amis, n’est ni à l’apitoiement ni au « blame game ». Page 3 of 8 Je veux voir, dans notre performance de ces derniers mois, une occasion de rebondir. C’est une vraie opportunité de nous poser les bonnes questions et de travailler à améliorer notre offre. Je veux voir, dans la présence ce soir de nos décideurs de tous bords, la volonté de nous unir pour porter plus loin notre industrie. Je veux voir une preuve de l’excellente qualité d’échange dont nous sommes capables. Je veux voir la reconnaissance qu’à plusieurs, nous apporterons une réponse plus cohérente, plus efficace, plus créative à nos problèmes. Plaçons donc cette soirée sous le signe d’une concertation élargie et d’une action véritablement commune. Asseyons-nous autour d’une même table et rédigeons ensemble, public et privé, acteurs de tous bords, un plan d’action commun. Inspirons-nous des projets communs qui ont marché, tel le développement intégré de Bel-Ombre. Nous pouvons aller encore plus loin...

Ces actions communes devraient, je le pense, porter sur quatre axes. Premièrement, décrétons le tourisme priorité économique NATIONALE. Certes, nous l’avons fait au lendemain des Assises du Tourisme. Celles de 2006, celles de 2016. Des exercices qui se voulaient marquer un point de rupture et un nouveau départ. Elles ont efficacement servi, entre autres, à multiplier les chambres et à trancher sur l’accès aérien. Mais il s’agit là d’agir, avec rigueur et dirigisme, sur des aspects qui ne relèvent pas à proprement parler du tourisme. Décréter le tourisme priorité nationale, c’est lever les obstacles qui empêchent les hôteliers de remettre les plages en état. C’est dissiper les bêtes questions d’administration régionale, c’est créer de véritables « fast track ». Il n’est pas acceptable qu’une action aussi essentielle que la réhabilitation des plages, outil de travail des hôteliers, requière l’intervention de dix institutions et une attente de huit mois.

 Décréter le tourisme priorité nationale, c’est décider ensemble de la meilleure façon d’exploiter les espaces à potentiel touristique, c’est donner leur chance aux promoteurs qui ont fait leur preuve d’apporter encore plus de valeur à la destination. Combien de sites exceptionnels, cédés à des promoteurs de passage, sont laissés à l’abandon... Que d’opportunités perdues pour notre pays et ses citoyens !

Décréter le tourisme priorité nationale, c’est créer une ligne de communication plus fluide entre les porteurs de projets hôteliers et les administrations. Cette communication est si difficile qu’elle a permisl’émergence d’un nouveau métier, celui d’intermédiaires. Ces agents qui se font noblement appelés lobbyistes n’aident pas toujours les choses. Décréter le tourisme priorité nationale, c’est, enfin, reconnaître que l’ouverture à la main d’œuvre étrangère est essentielle. Il est temps de permettre aux étrangers d’assumer certaines tâches que nos jeunes refusent. Il est temps de s’ouvrir aux étrangers qui disposent d’une expertise que nous n’avons pas. Reparlons de ce fameux digital. Pour exploiter toutes les opportunités de visibilité qu’il nous offre, c’est fondamental de recourir à une expertise pointue.

L’avons-nous ? On a recours au travailleur étranger pour sauver le textile, on le fait dans le bâtiment pour compléter ces chantiers qui transformeront les infrastructures du pays. Pourquoi ne pas le faire pour le tourisme, aussi fondamental à notre devenir commun que ces secteurs ? Deuxièmement, engageons une stratégie à long terme d’Embellissement du Cadre de Vie. Nous parlons chaque année d’embellir l’île, mais elle reste, hélas, mal entretenue, en-dessous de nos attentes de citoyens. Les chiens errants, les carcasses de voitures dans les terrains vagues, l’affichage désordonné, les herbes qui envahissent les rond-point... Comment peut-on espérer un commentaire élogieux de la part du touriste sur Facebook ou Trip Advisor face à ce décalage entre la carte postale et la réalité ?

Même nos concitoyens mauriciens s’en offusquent régulièrement sur les réseaux sociaux. Nous n’avons pas droit à l’erreur. Le digital sacralise la moindre frustration du client. Le gouvernement en est tout à fait conscient, les commentaires lucides et éclairés de notre Premier ministre sur la question, dans le dernier discours du budget, le prouvent. On ne peut pas prendre le risque de tromper le touriste : notre pays, d’une manière holistique, doit désormais impérativement offrir ce qui est promis. Et cela, à tous les points de contact avec le touriste. Nous devons identifier ces « touch points », décider comment les améliorer et agir. Page 5 of 8 Messieurs les ministres, Notre cadre de vie doit, j’en suis convaincu, constituer un volet essentiel de notre développement touristique. Faut-il créer une unité dédiée à l’Espace public ? Une Beautification Unit, comme l’a fait Singapour en faisant le pari que c’est le beau qui inspire le respect ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est qu’il faut faire les choses différemment. Les mesures budgétaires pour l’environnement vont dans le sens que nous souhaitons : les campagnes de nettoyage annoncées impliqueront le privé et l’ensemble de la population. C’est très bien...

Mais ce que je sais, c’est qu’il faut une véritable stratégie à long terme. Les campagnes ponctuelles doivent être suivies d’autres actions pour être efficaces. Il faut un effort constant et soutenu pour faire comprendre à toute l’île Maurice ce que veut dire ‘être hôte’. Un changement de mentalité est d’autant plus important que dans les prochaines années, un touriste sur deux résidera ailleurs qu’à l’hôtel. Oui mes amis, retenez bien ce que les chiffres officiels peuvent confirmer : dans quelques années, un touriste sur deux à Maurice ne sera pas dans nos hôtels, ce qui signifie que la première motivation de ce touriste-là sera sans doute de découvrir à sa guise le cœur de l’île. Il faut donc engager une véritable pédagogie du développement touristique, dans les médias, dans les écoles.

L'adhésion de la population est une condition indispensable au développement du tourisme. On ne change pas une culture, une mentalité en cinq ans. Il faut un travail de continuité qui dépasse les mandats gouvernementaux et les frontières des administrations. Troisièmement, transformons notre patrimoine en atout Le voyageur de demain grandit dans une économie de partage. Il voudra donner du sens à ses vacances, écouter les histoires qui font la spécificité du pays qu’il visite, écouter battre le cœur de l’île. Qu’avons-nous à partager ? De bien belles choses, certainement. Un patrimoine naturel, culturel, humain. La mer, sa faune et sa flore, les plages, c’est notre premier patrimoine. Mais un patrimoine qui s’érode. Nos plages sont soumises aux aléas du temps, elles sont menacées par les ambitions du pays en matière de pêche, elles sont mises à risque par la densité de la population et la forte – et fausse – perception que les hôtels ont les plus belles plages. Oui ces plages sont belles.

 Et elles le sont justement parce qu’elles sont soignées, entretenues, et parfois aussi, parce qu’elles ont été aménagées avec un certain savoir-faire. Monsieur le ministre du Tourisme, nous sommes persuadés qu’en travaillant ensemble, nous pouvons créer un ambitieux plan directeur pour la sauvegarde de notre littoral certes, mais aussi pour le développement de nouvelles plages publiques, et ceci dans le strict respect des normes écologiques. Certains ont déjà su transformer des zones non sablonneuses en de belles plages. Reprenons cette idée avec force. Ensemble monsieur le ministre, identifions des coins à potentiel. Créons au moins trois grandes plages, pour les besoins du tourisme mais aussi ceux des Mauriciens. Nous, les hôteliers, ne prétendons pas avoir tout le savoir-faire en matière de biologie marine ou d’écosystème, mais la plage est un outil avec lequel nous avons appris à travailler, et que nous entretenons depuis des années. Nous voulons mettre ces connaissances au service de la consolidation de ce patrimoine naturel. Le tourisme balnéaire n'est plus le seul élément déterminant du choix de notre destination.

Le voyageur de demain ne s’arrêtera pas à la mer. Il veut voir le pays. D'autres types de patrimoine doivent être donc mis en scène, structuré. Le patrimoine culturel et humain est un levier majeur pour le développement durable de notre tourisme. Nous croyons que créer des zones de découverte, vivantes et divertissantes, est une piste potentielle. Comme Bel-Ombre a su mettre en scène le patrimoine « vert », nous pouvons raconter Chamarel, Mahébourg, Port-Louis autour des spécificités uniques de ces régions. Mettre en réseau les acteurs d’une région riche en histoire ; créer des itinéraires de circulation ; remettre en état le patrimoine bâti, réhabiliter le patrimoine naturel, soutenir les artisans, notre patrimoine humain. Mettre en place des marinas comme évoqué dans le budget est un pas dans la bonne direction. Créons des zones qui ont une histoire à raconter à nos visiteurs, mais soignons aussi mieux celles qui resteront des rendez-vous phares pour le touriste. Je ne peux pas m’empêcher d’avoir un pincement au cœur lorsque je traverse Péreybère. Pour la population et pour le touriste, Pereybère est un lieu mythique. Un lieu qui risque d’être défiguré par un bâtiment de près de 3 étages le long de la route côtière… Ne faudrait-il pas une structure public-privé qui veillerait au respect du patrimoine et qui éviterait ce genre de résultats ? Préserver l’esthétique des sites mythiques est une urgence nationale.

 Enfin, quatrième action : attaquons-nous férocement à la concurrence ! Il est heureux que le gouvernement accorde d’importants moyens à la MTPA. Utilisons-les pour nous approprier les mêmes armes que les autres destinations, le Maroc, les Maldives. Evoquons de nouveau la question du digital. Être visible dans la jungle d’Internet est extrêmement compliqué. Mais c’est là qu’il faut être vu. Nos concurrents ont recours à des expertises pointues pour y parvenir. Ils vont la chercher dans les pays plus avancés. Pour être parmi les meilleurs, entourons-nous donc des meilleurs. Au chapitre de la visibilité, permettez-moi de mentionner ici un beau succès. Je veux parler de l’organisation à Maurice des World Travel Awards. Monsieur le ministre du Tourisme, je saisis l’occasion pour vous féliciter ainsi que vos équipes pour la réussite de cet événement. Par le buzz qu’il a créé, il servira certainement notre cause. Bravo également à la MTPA pour le soutien continu qu’elle apporte aux projets de nos membres ; ces actions contribuent également à accroître la visibilité de la destination. Je tire un coup de chapeau aussi au gouvernement pour la décision d’allouer Rs 160 millions à la ligne aérienne vers la Chine et le Kenya ; c’est une excellente nouvelle. Je vous remercie en particulier, monsieur le ministre du Tourisme, car je sais que vous vous êtes beaucoup investi pour faire aboutir ce projet.

Les nouvelles incitations fiscales sur le segment MICE devront aussi apporter des résultats probants pour l’industrie. Voilà des petits rayons de soleil qui nous donnent des raisons d’espérer. D’ailleurs, dans deux semaines, une autre belle occasion de mettre en valeur notre pays, de raconter au monde notre esprit de fraternité, notre culture d’ouverture, se présente à nous. Je veux parler des Jeux des Iles. Je souhaite bonne chance à tous nos athlètes et lance un grand cri de mobilisation autour des valeurs sportives universelles, valeurs d’esprit d’équipe, de dépassement et de courage, dont nous devrions tous nous inspirer. Mes amis, relevons avec détermination les défis qui se présentent à nous. Fédérons nos efforts pour construire une stratégie multidimensionnelle sur les quatre axes que je viens d’évoquer. Une stratégie qui, j’insiste, dépasse le cadre du Tourisme. Les enjeux portent sur l’environnement, la sécurité, la salubrité publique. Elargissons le dialogue.
Public et privé, nous avons toujours su discuter, confronter nos points de vue. Nous avons su faire évoluer nos positions pour avancer ensemble. Il nous reste à apprendre à traduire nos échanges en projets concrets, à mener réellement des actions concertées, intégrées et rigoureuses. Si nous voulons nous donner les moyens de nos ambitions, il nous faut impérativement une meilleure convergence de nos actions sur le terrain. Il faut que nous nous entraidions.

Chers amis, la mauvaise performance des derniers mois résonne dans ma tête comme un formidable « wake up call ». Je n’exagère pas. Il y a vraiment urgence. Il y a deux ans, 1% de nos touristes disait ne pas vouloir recommander Maurice à leurs amis et proches. Ils sont 10% aujourd’hui !! Le « koz kozé » ne pourra pas renverser cette tendance, c’est clair ! Dans la dernière newsletter de l’AHRIM, notre magazine Check-in – et je salue la responsable d’édition Ariane de L’Estrac et l’équipe du bureau de l’AHRIM pour cet excellent travail, dans notre newsletter donc, le PDG du groupe ACCOR nous invite à nous réveiller. Il dit ceci. Je cite « Cessez de croire que vous êtes unique. Cessez de croire que vous êtes béni des dieux. Avec le digital, d’autres endroits « uniques » entre guillemets vont être découverts. Bannissez toutes vos certitudes.

Le monde du tourisme n’a jamais connu autant d’instabilité ». Fin de citation. Sébastien Bazin a raison : nous venons d’avoir la preuve de cette instabilité, nous n’avions pas prévu la contre-performance de ce début d’année. Mais ne succombons pas à la morosité. Au contraire, il faut faire assaut d’initiatives, d’inventivité et d’enthousiasme. Et puis, peut-être M. Bazin se trompe-t-il... Peut-être sommes-nous effectivement bénis des dieux. Qui saitsi cette année bénie par une visite papale ne nous réserverait pas... un petit miracle. Mais ne laissons pas tout « dans la main bondié », comme on dit... Mes amis, mes confrères, messieurs les ministres, il n’y a pas de plan B. Retroussons-nous les manches et relançons notre tourisme. Ecrivons un nouveau chapitre de notre histoire touristique. Et faisons-le ENSEMBLE. Je vous remercie pour votre attention.